17 juin 2006
Everyone is double, or triple, or quadruple
Elizabeth
Porquerol, who, despite her age, remains very acute, recalls [Dominique Aury as] "a very well-bred
and polite person, always smiling and affable. But everyone is double, or
triple, or quadruple. Every character has its hidden sides. One doesn't reveal
one's secrets to all and sundry."
Geraldine
Bedell, The Observer, Sunday July 25, 2004.
21 mai 2006
Biographie de Dominique Aury
Dominique Aury a son blogue biographique tenu par sa biographe Angie David.
Une belle idée.
Vocation clandestine
«Un jour, Paulhan m'a dit, légèrement agacé : "Enfin, c'est insupportable, vous trouvez moyen de faire remarquer que vous êtes effacée."
J'ai
répondu : "Mais je ne fais rien..." C'était spontané, je ne faisais
absolument pas exprès... Est-ce un goût ou une fatalité ? Clandestine ?
Oui, il faut croire que c'est une vocation, j'ai toujours pensé que
c'était une vocation.»
Vocation clandestine
Entretiens de Dominique Aury avec Nicole Grenier
(1999) Collection L'Infini
Gallimard
O s'est tue
"
Grâce au Ciel, mon malheur passe mon espérance. "
Elle s'est tue, la voix
de la scandaleuse, de la secrète, de l'enfant amoureuse de son père et de la
mer, de la nonne laïque, de la douce et tendre, de l'amante, de la fidèle, de la
liseuse, de la passante, de la sueur...
La voix de l'auteur d'Histoire d'O
: Dominique Aury, alias Pauline Réage, dont le véritable prénom était Anne...
Je l'ai connue il y a
une trentaine d'années. J'étais une jeune libraire enthousiaste ; elle,
l'écrivain d'un seul livre. Mais quel livre : Histoire d'O ! Je l'avais
lu presque en cachette ; j'avais vingt ans et j'étais à la recherche de textes
forts, bouleversants. Cette fois-là, j'avais été servie !
Ce livre devait
m'accompagner de nombreuses années durant. A chaque nouvelle lecture, j'y
découvrais des univers inconnus de moi et dans lesquels je ne pénétrais qu'avec
trouble, ravissement et, quelquefois, réticence.
Au fil des ans, ma perception
du roman a changé. Au début, je me figurais très bien en sir Stephen. Plus tard,
devenue amoureuse à mon tour, j'ai vite su que je pouvais être O, la soumise,
celle qui ose, celle qui a le cœur d'aller au bout de ses désirs, de ses
phantasmes les plus obscurs, les moins avouables.
En ce temps-la, je ne
m'imaginais pas que je pourrai, un jour, rencontrer l'auteur de ce livre qu'on
vendait alors sous le manteau et dont on ne parlait qu'avec gène. Je dois à
Jean-Jacques Pauvert, son éditeur - à qui j'avais fait part de mon admiration -,
d'avoir pu faire sa connaissance. Je me souviens très bien de ce premier
rendez-vous ; c'était au commencement de l'été, dans un restaurant de
Saint-Germain-des-Prés. La surprise me rendait muette. Quoi ?
C'était cette dame sobrement
vêtue de bleu marine, qui parlait d'une voix douce comme une caresse de ce
qu'elle était, avec des cheveux clairs encadrant un visage fin, de belles mains,
cette dame à l'air calme et réservé, qui était l'auteur de ce livre que j'aimais
et dont il ne fallait parler qu'à mots couverts ? Nous sommes devenues
amies, vite unies par notre amour des livres et notre curiosité des choses de
l'amour.
Elle confiait que j'étais tout ce qu'elle n'était pas : audacieuse,
lumineuse, forte et fragile à la fois. Elle nourrissait pour moi une indulgence
de grande sœur, m'appelait " ma petite enfant " et sa main vint me guider dans
mes premiers écrits. Elle faisait montre à leur égard d'une bienveillance qui ne
s'est jamais démentie.
Et son amitié fit qu'un jour elle accepta de répondre à
mes questions, puis que cela devienne un livre. Nous nous réunissions deux fois
par semaine, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, tantôt au bar des hôtels
que nous aimions. Je branchais mon magnétophone et nous parlions. D'érotisme.
bien sûr, mais aussi de Dieu, de poésie, de la mort, de la guerre, de
l'humiliation, de la torture, de l'enfance, de littérature, de Bossuet, des
hommes qui avaient traversé sa vie et de la jalousie quelle prétendait ignorer.
De ces entretiens est sorti O m'a dit. Et je dois à ce témoignage
d'amitié d'avoir surmonté ma peur d'écrire. De cela, je suis à jamais redevable
à Dominique Aury. O m'a dit est un livre sincère où ni Pauline Réage ni
moi n'avons triché. Il a su lui prêter de l'aide quand elle supportait un deuil.
Il m'a permis de devenir écrivain.
Si Dominique Aury
n'a écrit qu'un seul roman, elle a par contre traduit beaucoup d'auteurs de
langue anglaise et rédigé de remarquables préfaces. Lecture pour tous, le
titre sous lequel elles furent réunies, devait d'ailleurs donner son nom à une
émission littéraire, célèbre dans les années soixante et soixante-dix.
Elle était aussi
poète, un poète sensible et exigeant. Ses vers n'ont été publiés qu'en revue et
je rêvais de leur offrir un habillage digne d'eux et de mon affection. Cela
faisait sourire Dominique Aury car, disait-elle, " qui voulez-vous que cela
intéresse ? " Je n'ai pu mener à bien cette publication. Tout juste ai-je pu
glisser quelques-uns de ses vers dans une anthologie de poésies écrites par des
femmes.
"
Dans la prison enchantée
L'envers du "tonde brodant
Fallait-il tant désirer
Quitter l'ombre
pour le vent
Fallait-il poursuivre un songe
Au passant fallait-il croire
Il n'a dit qu'un seul mensonge
Le mensonge est
dans l'espoir... "
Ma douce amie, mon
enfant, ma sœur s'en est allée. Je la sais dans l'air du soir, entre les pages
d'un livre aimé, enfin délivrée d'elle-même.
" Vous n'êtes plus à vous, vous
vous reposez de vous, vous êtes emportée dans le tumulte et la flamme à quoi
vous vous êtes donnée. " J'espère qu'elle s'est abandonnée à Celui qui sait et
qu'entre ses mains, l'herbe noire reverdit.
Par Régine Desforges, dans le journal L'Humanité le 5 mai 1998.
O aux Célébrations nationales 2004, par Régine Desforges
Histoire d’O paraît sous le nom de Pauline Réage
juin 1954
J’ai lu Histoire d’O peu de temps après sa parution et cela a été un choc pour la jeune femme que j’étais alors.
Par la suite, j’ai relu ce roman presque chaque année, durant dix ans, puis deux ou trois autres fois depuis, découvrant lors de ces nouvelles lectures des choses qui m’avaient échappé.
Je me souviens qu’à l’époque, je ne comprenais rien à O, sa soumission aux désirs de son amant m’était insupportable :il a fallu, qu’à mon tour, je sois amoureuse, pour comprendre jusqu’où on pouvait aller pour l’amour d’un homme. Aussi, lorsque Jean-Jacques Pauvert me proposa de rencontrer cet auteur mythique, j’acceptai avec joie et avec une certaine appréhension. Dès notre première rencontre, je fus séduite par Dominique Aury, par sa gentillesse et sa simplicité.
J’étais surprise qu’elle fût si éloignée de l’idée que je me faisais d’un écrivain ayant écrit un livre aussi dérangeant.
Rien en elle ne révélait « l’érotomane » qu’elle était en réalité ; elle cachait bien son jeu. Son apparence discrète lui permettait d’aller plus loin dans la découverte de l’érotisme sans que cela puisse choquer qui que ce soit. Cela me troubla et me donna à réfléchir. Au fil des ans, notre amitié se développa et elle accepta de répondre à mes questions sur l’origine d’Histoire d’O et pourquoi elle l’avait écrit ; cela donna O m’a dit, un livre cher à mon cœur.
Pendant de longues heures, elle répondit à mes questions ne cachant rien de ses fantasmes ni de ceux de cet amant pour lequel elle avait écrit ce livre qu’elle savait devoir le troubler et, peut-être, l’effrayer. « Je voulais qu’il m’aime malgré ça », me disait-elle avec cette fierté dans la soumission qui la faisait ressembler à son héroïne. J’étais agacée par tant de docilité face aux humiliations qu’imposait sir Stephen à O ne comprenant pas que ce fût dans la servitude qu’O était grande et dominait son amant.
Histoire d’O eut sur ma génération et celles qui suivirent une importance que nous réalisâmes longtemps après : une femme osait dire ses désirs les plus secrets et nous délivrait de la honte attachée à leurs réalisations.
Régine Deforges
écrivain, éditeur
Histoire d'Aury
Histoire d'Aury : 30 mars 2006, (Rubrique Figaro Littéraire)
Plus connue sous le pseudonyme de Pauline Réage, l'auteur d'«Histoire d'O», la mystérieuse éditrice de Gallimard sort de l'ombre.
Dominique Aury, d'Angie David, Editions Léo Scheer, 500 p. , 25 €. En librairie le 3 avril.
DOMINIQUE AURY, c'est le feu sous la glace. Un brasier qu'on découvre là où on l'attendait le moins, au milieu des manuscrits et des livres, des bibliothèques, dans ce monde des lettres grisâtre, poussiéreux, qu'on imagine peu propice à la naissance de la passion. Encore moins de l'érotisme. Et du plus brûlant.
C'était une petite femme d'allure convenable, sans attrait particulier, une brunette même pas piquante, toujours habillée d'impeccables tailleurs gris ou beige, aux couleurs de sa transparence. Première femme entrée au prestigieux comité de lecture de Gallimard, officiellement en 1951 mais sans doute un peu avant – et la seule pendant vingt-cinq ans ! – elle s'était fait connaître par des articles on ne peut plus sérieux sur la littérature classique, des essais sur les auteurs anglais, de Shakespeare à Jane Austen, et avait publié sous ce pseudonyme qui avait fini par faire oublier son vrai nom d'Anne Desclos, une Anthologie de la poésie religieuse française. Le genre d'ouvrage qui ne prédispose pas à la gaudriole. Modeste, effacée, vivant et écrivant dans l'ombre d'écrivains à la forte personnalité qui occupent le devant de la scène, comme Jean Paulhan, Marcel Arland ou Maurice Blanchot, c'est une petite souris qui a fait méticuleusement son trou dans le grand fromage de Gallimard.
Soudain, elle s'embrase ou, comme on dirait aujourd'hui, elle «se lâche». D'où lui vient cette métamorphose ? Comment passe-t-elle, d'une manière aussi impromptue, de la glace au feu ? L'amour, toujours l'amour... Il a un visage, des plus apparemment respectables, celui de Jean Paulhan – l'auteur de La Morale de l'ironie, qui a succédé à Jacques Rivière à la tête de la NRF, n'est pas un plaisantin. C'est pourtant pour séduire cette éminence grise, ce chanoine des lettres qui cache bien son jeu, qu'elle va plonger sa plume chaque soir dans les braises de ses fantasmes.
La nuit, seule dans son lit, cette femme migraineuse et toujours patraque écrit Histoire d'O. Elle offre chaque matin la primeur de pages brûlantes à ce lecteur privilégié, tout émoustillé – son amant –, qui s'apprête à entrer à l'Académie française : un roman érotique dans la lignée de Sade et de Choderlos de Laclos. Une bible sadomaso. Dans un style limpide comme une eau de source, vif et rafraîchissant, qui fait tout son charme par contraste avec le sujet capiteux, elle y raconte l'histoire d'une belle jeune femme, O, proie soumise et consentante de son amant, René. Celui-ci l'emmène dans un château, lieu de rendez-vous d'une société libertine, en fait une immense orgie, où dans une scène grandiose, elle se laisse enchaîner par le cou et conduire nue, comme une chienne, vers des supplices sans cesse renouvelés : viols, tortures, humiliations. Rivalisant avec l'érotisme forcené de Georges Bataille, mais gardant un ton d'innocence, presque de pureté, au milieu des vices les plus abjects, ce roman a provoqué l'indignation des puritains de l'époque mais surtout des féministes, horrifiées qu'une femme puisse vouloir se rendre esclave au nom du plaisir. Publié en 1954, Histoire d'O, signé du nouveau pseudonyme de Pauline Réage, était accompagné d'une préface de Jean Paulhan... que tout le monde se mit à soupçonner d'être le véritable auteur. Albert Camus, parmi les plus choqués, jurait que seul un homme pouvait avoir imaginé et écrit un pareil brûlot.
Aucun des amis littéraires qu'elle côtoie chaque jour, ni Arland, ni Queneau, ni Gaston Gallimard, ne songeait qu'une dame pouvait se damner chaque soir après les heures du bureau.
La vie de Dominique Aury n'est pourtant pas si rangée. Elle est divorcée ; elle a des amants, de préférence des écrivains, parmi lesquels Thierry Maulnier, l'auteur du Racine. Elle ne déteste pas non plus les femmes ; elle a une longue liaison avec EdithThomas, auteur de plusieurs biographies, Pauline Roland ou Flora Tristan.
Double jeu. Double vie dans la sphère littéraire. Comme l'explique avec brio Angie David dans sa biographie érudite, cette petite femme tranquille, d'allure insignifiante, qui entre d'instinct dans la Résistance (sans même le dire à Paulhan, lui-même grand résistant), avait le génie de mettre du piment dans ces amitiés littéraires si souvent compassées. Loin des colloques de Cerisy et autres Pontigny, où l'on se gargarise de concepts et de rhétorique, elle apporte sa dose de feu et d'insolite.
Histoire d'O. est une des formes de son insoumission. Soumise en apparence, soumise dans les formes, elle n'aimait que sa liberté. Une liberté farouche et qu'elle savait fragile ou menacée : les masques lui servaient à la protéger.
On pense à Gary, à Ajar, dans une autre flamboyance, pour le jeu des masques et des pseudos. Mais Dominique Aury, magistrale dans le secret, aura elle aussi trompé son monde. Qui eût cru que la vieille et austère maison de Gide et de Schlumberger avait nourri en son sein une Jeanne d'Arc de l'érotisme, une hérétique qui brûlait d'un feu intérieur, sous les dehors vieillis d'une dame d'oeuvre des lettres ?
20 mai 2006
What could I do?
"What could I do? I couldn’t paint, I couldn’t write poetry. What could I do to make him sit up?"
Dominique Aury [Pauline Reage]. As quoted in the New Yorker, p. 43 (August 1, 1994).
05 mai 2006
«Histoire d’O» ou comment Comment on a lancé les livres cultes
Après un tirage confidentiel, ce chef-d’œuvre de l’érotisme écrit par une femme, Dominique Aury, pour l’amour d’un homme, Jean Paulhan, s’est vendu à 850000 exemplaires. Petite histoire d’un grand scandale littéraire du xxe siècle.
Par Jérôme Garcin dans Le Nouvel Obs, Semaine du jeudi 8 août 2002 - n°1970 - Livres
Pauline Réage s’appelait en vérité Anne Desclos. Petite, elle pleurait en écoutant les chants religieux et, si le destin l’avait désignée, eût volontiers choisi d’entrer dans les ordres. Car elle était attirée, sinon par la chasteté, du moins par les vœux de pauvreté et d’obéissance.
A Rochefort-sur-Mer, où elle était née en 1907, elle avait appris pendant les leçons de catéchisme que l’amour absolu commande l’abandon du corps et de l’âme à Dieu, exige une consentante désappropriation de soi, et promet, pourvu qu’on soit patient, la jouissance dans l’abdication. Elle trouvait d’ailleurs la prière aussi ardente et impudique que l’amour. C’était une nouvelle Héloïse.
Très tôt, car elle était précoce, elle avait alterné la fréquentation de l’enfer du xviiie et la lecture des textes mystiques: Crébillon ajoutait à Fénelon (voir aussi Wikipédia). L’érotisme menait au quiétisme. Et les licencieux «Hasards du coin du feu», aux «Maximes des saints». Sous la plume de l’évêque de Cambrai, elle avait lu cette phrase que, dans un roman bref et scandaleux, elle allait bientôt s’appliquer à illustrer à la perfection: «C’est l’amour qui rend véritablement humble; car il avilit infiniment tout ce qui n’est point le bien-aimé. Il s’en occupe tellement, qu’il fait qu’on s’oublie.»
Fidèle à sa vocation, qui fut la clandestinité, Anne Desclos laissa son nom de jeune fille au seuil de «la NRF», cette chartreuse littéraire où elle publia, en 1943, sous le pseudonyme de Dominique Aury, une «Anthologie de la poésie religieuse française» et où elle allait vivre pendant un demi-siècle. On reconnaissait la moniale contrariée à son visage pâle, sa peau d’incunable, ses habits stricts et gris, son goût du silence et aux visitandines qu’elle confectionnait, le dimanche, pour les membres du comité de lecture.
C’est pendant la guerre, dont elle aimait la fraternité, le danger et le mépris de la mort, qu’elle rencontra Jean Paulhan. Elle distribuait «les Lettres françaises» sous le boisseau; il faisait de la Résistance. Elle trouva à cet homme marié qui avait les épaules larges et les cheveux longs un visage romain, une prestance cardinalice, une faculté d’émerveillement et le don du bonheur. Elle devint, en 1950, la secrétaire générale de cette prestigieuse «NRF» dont il était l’incontesté patron. Sans leur secrète liaison, «Histoire d’O» n’eût jamais vu le jour. Car Dominique Aury n’ambitionnait pas de faire un livre. A l’origine, c’était une lettre d’amour, écrite pour la simple et belle raison qu’un homme lui avait déclaré avoir envie de la lire. Et cet homme était Jean Paulhan, que l’amante voulait garder, la romancière, troubler, et la styliste, épater. Une manière, aussi, de combler la distance que mettaient entre eux les week-ends et les vacances, de prolonger sur le papier leur liaison secrète et de prendre des risques. L’O et le feu.
Chaque nuit, d’une traite, elle rédigeait un chapitre que, sans garder ni double ni brouillon, elle envoyait, au petit matin, à son destinataire, poste restante. Avec l’angoisse de qui craint d’en faire trop, d’être un peu ridicule, de tomber dans le cliché érotique. Mais, séduit par cette langue si pure dans l’impureté, il réclamait la suite, voulait d’autres sévices, d’autres fantasmes – «Continuez!» Elle se remettait alors à la tâche. Celle qui avait fait sa devise du mot de Luther : «Pecca fortifer» (pèche avec courage) prenait un infini plaisir, une religieuse volupté à raconter l’histoire de cette jeune femme, O, qui jouit d’être soumise et que son amant prostitue aux membres – sans jeu de mots – d’une sorte de société secrète. Au château de Roissy, où elle est emmenée, O accepte le masque, le collier à chien, les chaînettes, les coups de fouet et les caprices des hommes. Parmi eux, sir Stephen, son nouveau maître, la marque au fer rouge et perce son sexe d’anneaux sur lesquels sont gravées ses initiales. Quand l’«Histoire d’O» est terminée, Jean Paulhan note: «C’est la plus farouche lettre d’amour qu’un homme ait jamais reçue.» Il avait raison. Fors un bref «Retour à Roissy» et deux recueils d’études littéraires, Dominique Aury ne publia plus. Comme si elle était la femme d’un seul amour, l’auteur d’un seul livre, où le calvaire se confond avec l’ex-voto et l’érotique avec le cantique: «O est sous le regard de son amant comme on est sous le regard de Dieu, avec la même foi, la même certitude révocable.»
En 1951, le manuscrit est donc sur la table de Jean Paulhan. Il veut que cette lettre devienne un livre. Sans jamais révéler l’identité de l’auteur ni celle du dédicataire, le directeur de «la NRF» essaie, pendant deux ans, de convaincre Gaston Gallimard de le publier, s’engage même à rédiger une préface, «le Bonheur dans l’esclavage», où il invoque «l’inconcevable décence» du texte. Gallimard rechigne. Une fiche de lecture finit de le convaincre de refuser «Histoire d’O». Elle est signée Jean Dutourd: «Gaston, tu ne peux pas publier ce genre de livres!» Paulhan est amer. Il confie le manuscrit à René Defez, l’éditeur des Deux Rives, qui l’accepte, puis se rétracte: pour avoir publié un ouvrage où les officiers français en Indochine en prennent pour leur grade, Defez a en effet des ennuis politiques. Il ne veut pas plonger plus bas. Il cède alors le contrat à un éditeur de 27 ans qui vient de créer sa maison d’édition: un certain Jean-Jacques Pauvert, lequel a du goût, du flair et ne cache pas son enthousiasme. «Ce livre, annonce-t-il dans un prospectus, fera date dans l’histoire de toutes les littératures.»
«Histoire d’O» est mis en vente, au prix de 24,63 francs, en juin 1954, trois mois après «Bonjour tristesse» et au moment où Mendès France forme son gouvernement dans lequel François Mitterrand hérite de l’Intérieur. Le tirage est confidentiel: 600 exemplaires. Pauvert rêve en effet que l’achat de ce livre licencieux s’apparente à un acte d’incivisme. Dominique Aury, à qui Paulhan apprend que ses lettres vont paraître, choisit pour la seconde fois de sa vie un pseudonyme. Pauline, à cause de «deux célèbres dévergondées», Pauline Borghèse et Pauline Roland. Et Réage, nom du hameau de Seine-et-Marne où elle s’était réfugiée avec ses parents pendant la guerre. Le nom d’emprunt met à l’abri du scandale Anne Desclos, qui est une gentille fille: «Je ne voulais pas embêter ma famille.» Elle réussira la prouesse de garder le secret pendant quatre décennies et attendra d’avoir fêté ses 87 ans pour confesser en 1995, dans le «New Yorker», être l’auteur d’«Histoire d’O».
Mais les premiers lecteurs de ce texte où la femme est prostituée, fouettée, écartelée sont convaincus que l’auteur est un homme. «Ça ne peut pas avoir été écrit par une femme», proclame, sûr de lui, Albert Camus chez Gallimard. Des noms circulent: Mandiargues, Robbe-Grillet et surtout Jean Paulhan, non seulement parce qu’il a signé la préface mais aussi parce que Pauline Réage est l’anagramme d’Egérie Paulan. Seul Gilbert Lely, ancien surréaliste, poète subversif et auteur d’une «Vie du marquis de Sade», découvre qui se cache derrière le pseudonyme. Dans une longue et savante lettre adressée à Dominique Aury, il met en parallèle son étude sur Fénelon et des fragments d’«Histoire d’O» pour conclure: «On pourra me dire tout ce qu’on voudra, c’est vous, Madame, qui l’avez écrit.» Flattée d’être si bien démasquée, elle ne répond pas à son subtil correspondant.
Si le livre intrigue et excite les initiés, il ne fait guère événement. En un an, il ne s’en vend que 2000 exemplaires. Les libraires se disent choqués. Pour le trouver, il faut d’ailleurs être obstiné. Car il est interdit à l’affichage, à la vente aux mineurs et à la publicité. Requise, la commission consultative rend un rap
port accablant: «Considérant que ce livre entend retracer les aventures d’une jeune femme qui, pour complaire à son amant, se soumet à tous les caprices érotiques et à tous les sévices. Considérant que ce livre violemment et consciemment immoral, où les scènes de débauche à deux ou plusieurs personnages alternent avec des scènes de cruauté sexuelle, contient un ferment détestable et condamnable, et que par là même il outrage les bonnes mœurs. Emet l’avis qu’il y a lieu à poursuites.» Dominique Aury à Paulhan: «De deux choses l’une: ou nous allons en prison, vous et moi, ou le roman sera en livre de poche.» Paulhan: «Vous rêvez!» 2002: «Histoire d’O» est dans le Livre de Poche, n°14766.
C’est en janvier 1955, grâce au prix des Deux Magots (au jury duquel siège Michel Leiris), qu’«Histoire d’O» cesse d’être une curiosa, devient un objet de scandale et commence sa longue vie de best-seller (850000 exemplaires vendus). Au même moment, Pierre Poujade décrète la grève des impôts, tient de grands meetings au Vel’ d’Hiv’, et le Saint-Office condamne «la Quinzaine», l’organe français des catholiques progressistes. Les éditeurs de Sade et de Miller sont poursuivis. «La NRF» passe pour le repaire parisien de l’Antéchrist. Le climat est brûlant.
Dans «l’Express», François Mauriac, pourtant vieil ami de Jean Paulhan, lui reproche sèchement d’avoir osé préfacer «les confidences d’une Belle» et regrette le temps béni où les abeilles faisaient leur miel sur les lèvres de Platon endormi: «Les muses de notre temps bourdonnent au-dessus des latrines des maisons de correction.» Colère de Paulhan: «L’amour qui ne s’accompagne pas du don, du sacrifice et de la souffrance n’est pas un amour authentique. Voilà qui est à l’extrême opposé de cette complaisance à l’érotisme que vous semblez supposer. Mais, de toute évidence, vous n’avez pas lu le livre.» Réplique immédiate de Mauriac: «Cher ami, très sincèrement, je n’ai pas envie de lire "Histoire d’O". Non par scrupule moral, mais nous sommes à un âge où c’est l’imagination qui supplée à l’engourdissement de l’instinct. D’où tant de vieillards obsédés.»
En somme, pour ne pas devenir un vicieux, il faut être un saint. Fréquenter Pauline Réage, ce serait entrebâiller la porte de l’enfer, et l’auteur de «Génitrix» craint d’y prendre du plaisir: «C’est dans la mesure où je suis l’être le plus naturellement porté aux désordres de l’imagination que je dois me montrer prudent.» Dans «l’Express», Mauriac continue de condamner «des mœurs littéraires qui [le] font vomir». Cette fois, c’en est trop, Paulhan exige de lui qu’il cesse d’accabler un livre qu’il n’a pas lu et dont, rappelle le casuiste, plusieurs critiques ont mis en lumière «le sens mystique». Mauriac n’en démord pas: «L’érotisme est un chemin mort – un cul-de-sac et je n’aime pas la chair traitée à part.» Formidable pugilat d’alcôve et de sacristie. Sans doute, l’ultime dialogue moderne entre le diable et le bon Dieu.
Les critiques invoquées ici par Paulhan ont tardé à paraître, mais elles sont éloquentes. L’une est signée de Georges Bataille, dans «la NRF» de mai 1955, et l’autre d’André Pieyre de Mandiargues, dans le numéro de «Critique» du mois de juin, sous le titre: «Les fers, le feu et la nuit de l’âme». Pour contrer ces brillants avocats, l’ordre moral désigne Pierre de Boisdeffre qui, après avoir lu «Histoire d’O», parle de «musée des horreurs» et même d’«univers concentrationnaire». Le débat fait rage. Dans son coin, Dominique Aury ne bouge pas et juge, avec la Junie de «Britannicus», qu’elle ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité.
Pendant ce temps, la justice fait son travail. C’est une vieille dame acariâtre et opiniâtre. Elle ne veut pas seulement punir un livre «violemment et consciemment immoral», elle veut savoir qui l’a écrit. Et elle n’y arrive pas. Ça l’exaspère. Le 5 août 1955, Jean Paulhan, «homme de lettres, demeurant 5, rue des Arènes, à Paris», est convoqué à la Brigade mondaine. On le presse de questions. Il se refuse à donner Dominique Aury. Et, en grand comédien, profite de l’occasion pour infliger aux inspecteurs un cours de littérature. Extrait de sa déposition: «Il y a environ trois ans, Mme Pauline Réage est venue me trouver à "la Nouvelle Revue française" et m’a soumis un gros manuscrit qui s’appelait "Histoire d’O". Il m’a frappé à la fois par sa qualité littéraire et, dans un sujet parfaitement scabreux, par sa retenue et sa décence.» Le mot «décence» fait bondir un flic. «Oui, explique l’auteur des "Causes célèbres", j’ai eu le sentiment d’être en présence d’une œuvre très importante, relevant de l’ordre mystique beaucoup plus que de l’ordre érotique, et qui pouvait être à notre époque ce qu’ont été en d’autres temps les "Lettres de la religieuse portugaise" ou "les Liaisons
dangereuses".» Guilleragues et Laclos font leur entrée à la police des mœurs. «Je ne pense pas, ajoute-t-il, que ce livre soit à mettre entre toutes les mains, mais il suffit de le lire avec attention pour s’apercevoir qu’il n’est d’aucune manière assimilable à une production pornographique.»
Alors que la Brigade mondaine s’apprête à interdire «Histoire d’O», la vie mondaine, elle, fait un miracle. Le médecin de Dominique Aury s’appelle Odette Poulain. Et Odette Poulain est la bonne amie d’Edouard Corniglion-Molinier, général d’aviation, compagnon de Malraux et surtout garde des Sceaux. Mise dans la confidence, Odette Poulain organise à Croissy un déjeuner entre Dominique Aury et le ministre. Au menu, poulet, courgettes et conversation sur l’air du temps. D’O, il n’est point question. A la fin du repas, Corniglion-Molinier, très galant, reconduit son invitée à la porte et se tourne vers Odette Poulain: «Je voulais voir quelle tête a la petite bonne femme qui a écrit un livre pareil.» Grâce à son intervention, la procédure est déclarée nulle. O vient d’échapper, sur un lit de courgettes, à la censure. Dominique Aury, stoïcienne, retourne alors tranquillement à sa lecture de la Bible anglaise et des poètes de la Renaissance, à ses traductions (Evelyn Waugh, Powys, Fitzgerald), à ses études sur Restif, Beauvoir et Guyotat, où elle montre qu’elle s’en remet aux écrivains comme O à sir Stephen: pour le plaisir d’être gouvernée par des textes supérieurs. De «Lolita», en 1959, elle écrit dans «la NRF»: «Ce n’est pas un scandale, c’est un chef-d’œuvre.» L’article est signé par Dominique Aury mais rédigé par Pauline Réage.
On pourrait croire que l’histoire s’arrête là et penser que le temps, surtout après 68, adoucit les mœurs. Or il suffit de l’adaptation cinématographique de son livre par Just Jaeckin et de la une de «l’Express» consacrée, le 1er septembre 1975, à «Histoire d’O» pour que resurgisse le scandale. Aux cris de: «Pas d’argent sur notre corps!», des militantes du MLF prennent d’assaut l’hebdomadaire de JJSS sur les murs duquel elles tracent au rouge à lèvres des inscriptions vengeresses. Elles sont soutenues par Mgr Marty, archevêque de Paris, qui condamne «le spectacle de la personne humaine dégradée»; par Michel Droit, qui signe aussitôt un pamphlet intitulé «La coupe est pleine»; et par François Chalais qui, dans une «Lettre ouverte aux pornographes», écrit d’«Histoire d’O» que c’est «la Gestapo dans le boudoir». Les deux Georges, Marchais et Séguy, s’y mettent à leur tour pour vitupérer le capitalisme corrupteur et pourrissant. A la Chambre, on interpelle le gouvernement pour réclamer des sanctions. Devant cette étrange ligue bien-pensante qui compte des pétroleuses, des prélats, des syndicalistes, des gaullistes et des communistes, les législateurs décident de classer X les films à caractère porno et créent pour eux la taxe exceptionnelle de 33%.
Ainsi donc, vingt et un ans après sa parution, «Histoire d’O», ce livre «intolérable», selon le mot de Mauriac, continue de choquer la France sans troubler pour autant Pauline Réage, qui garde le silence comme on porte le voile. Adepte du «never explain, never complain», la plus célèbre des clandestines vit très bien avec son secret et ses regrets. «C’est insupportable, lui disait Paulhan, mort en 1968, vous trouvez moyen de faire remarquer que vous êtes effacée.» Une seule fois, la petite dame de «la NRF» s’est coupée, pendant un comité de lecture de Gallimard. On discutait d’un manuscrit érotique. «C’est mieux qu’"Histoire d’O"!», lâche un lecteur. Et Dominique Aury, d’une voix de confessionnal: «Oh, ce n’est pas gentil pour moi...»