21 mai 2006
O s'est tue
"
Grâce au Ciel, mon malheur passe mon espérance. "
Elle s'est tue, la voix
de la scandaleuse, de la secrète, de l'enfant amoureuse de son père et de la
mer, de la nonne laïque, de la douce et tendre, de l'amante, de la fidèle, de la
liseuse, de la passante, de la sueur...
La voix de l'auteur d'Histoire d'O
: Dominique Aury, alias Pauline Réage, dont le véritable prénom était Anne...
Je l'ai connue il y a
une trentaine d'années. J'étais une jeune libraire enthousiaste ; elle,
l'écrivain d'un seul livre. Mais quel livre : Histoire d'O ! Je l'avais
lu presque en cachette ; j'avais vingt ans et j'étais à la recherche de textes
forts, bouleversants. Cette fois-là, j'avais été servie !
Ce livre devait
m'accompagner de nombreuses années durant. A chaque nouvelle lecture, j'y
découvrais des univers inconnus de moi et dans lesquels je ne pénétrais qu'avec
trouble, ravissement et, quelquefois, réticence.
Au fil des ans, ma perception
du roman a changé. Au début, je me figurais très bien en sir Stephen. Plus tard,
devenue amoureuse à mon tour, j'ai vite su que je pouvais être O, la soumise,
celle qui ose, celle qui a le cœur d'aller au bout de ses désirs, de ses
phantasmes les plus obscurs, les moins avouables.
En ce temps-la, je ne
m'imaginais pas que je pourrai, un jour, rencontrer l'auteur de ce livre qu'on
vendait alors sous le manteau et dont on ne parlait qu'avec gène. Je dois à
Jean-Jacques Pauvert, son éditeur - à qui j'avais fait part de mon admiration -,
d'avoir pu faire sa connaissance. Je me souviens très bien de ce premier
rendez-vous ; c'était au commencement de l'été, dans un restaurant de
Saint-Germain-des-Prés. La surprise me rendait muette. Quoi ?
C'était cette dame sobrement
vêtue de bleu marine, qui parlait d'une voix douce comme une caresse de ce
qu'elle était, avec des cheveux clairs encadrant un visage fin, de belles mains,
cette dame à l'air calme et réservé, qui était l'auteur de ce livre que j'aimais
et dont il ne fallait parler qu'à mots couverts ? Nous sommes devenues
amies, vite unies par notre amour des livres et notre curiosité des choses de
l'amour.
Elle confiait que j'étais tout ce qu'elle n'était pas : audacieuse,
lumineuse, forte et fragile à la fois. Elle nourrissait pour moi une indulgence
de grande sœur, m'appelait " ma petite enfant " et sa main vint me guider dans
mes premiers écrits. Elle faisait montre à leur égard d'une bienveillance qui ne
s'est jamais démentie.
Et son amitié fit qu'un jour elle accepta de répondre à
mes questions, puis que cela devienne un livre. Nous nous réunissions deux fois
par semaine, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, tantôt au bar des hôtels
que nous aimions. Je branchais mon magnétophone et nous parlions. D'érotisme.
bien sûr, mais aussi de Dieu, de poésie, de la mort, de la guerre, de
l'humiliation, de la torture, de l'enfance, de littérature, de Bossuet, des
hommes qui avaient traversé sa vie et de la jalousie quelle prétendait ignorer.
De ces entretiens est sorti O m'a dit. Et je dois à ce témoignage
d'amitié d'avoir surmonté ma peur d'écrire. De cela, je suis à jamais redevable
à Dominique Aury. O m'a dit est un livre sincère où ni Pauline Réage ni
moi n'avons triché. Il a su lui prêter de l'aide quand elle supportait un deuil.
Il m'a permis de devenir écrivain.
Si Dominique Aury
n'a écrit qu'un seul roman, elle a par contre traduit beaucoup d'auteurs de
langue anglaise et rédigé de remarquables préfaces. Lecture pour tous, le
titre sous lequel elles furent réunies, devait d'ailleurs donner son nom à une
émission littéraire, célèbre dans les années soixante et soixante-dix.
Elle était aussi
poète, un poète sensible et exigeant. Ses vers n'ont été publiés qu'en revue et
je rêvais de leur offrir un habillage digne d'eux et de mon affection. Cela
faisait sourire Dominique Aury car, disait-elle, " qui voulez-vous que cela
intéresse ? " Je n'ai pu mener à bien cette publication. Tout juste ai-je pu
glisser quelques-uns de ses vers dans une anthologie de poésies écrites par des
femmes.
"
Dans la prison enchantée
L'envers du "tonde brodant
Fallait-il tant désirer
Quitter l'ombre
pour le vent
Fallait-il poursuivre un songe
Au passant fallait-il croire
Il n'a dit qu'un seul mensonge
Le mensonge est
dans l'espoir... "
Ma douce amie, mon
enfant, ma sœur s'en est allée. Je la sais dans l'air du soir, entre les pages
d'un livre aimé, enfin délivrée d'elle-même.
" Vous n'êtes plus à vous, vous
vous reposez de vous, vous êtes emportée dans le tumulte et la flamme à quoi
vous vous êtes donnée. " J'espère qu'elle s'est abandonnée à Celui qui sait et
qu'entre ses mains, l'herbe noire reverdit.
Par Régine Desforges, dans le journal L'Humanité le 5 mai 1998.
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